La créativité; un passeport pour la vi(ll)e?

Publié par Cindy le

J’ai plaisir de vous proposer un article de Sandrine Daraut, enseignante-chercheure en sciences économiques et poète.

La créativité; un passeport pour la vi(ll)e?

Le cas des manifestations poétiques de rue

livre anti manuel d'économie

Même si les artistes sont les témoins privilégiés des processus créatifs territorialisés, tout un chacun peut mobiliser cette part d’inné – « naturellement présente en chacun de nous » (C. Delhoye, 2011,  www.nomadity.be/blog_creativite) – pour, à travers sa liberté d’expression, sa capacité d’anticipation, ses diverses expériences et réprésentations – individuelles et collectives – proposer une réponse contextualisée originale – dans une perspective de développement local, à l’échelle d’une vie.

Un collègue post-doctorant à qui l’on demandait de donner sa propre définition de la créativité dans une perspective épistémologique, de rétorquer que cela lui paraissait difficile, étant donné que selon lui,  » la créativité, on la vit ».

Pour que l’air de la ville favorise la créativité, il faudrait donc laisser le citadin respirer et s’exprimer, chemin faisant, dans ses domaines de prédilection et de référence créatives. Comme le commente justement S. Chantelot par rapport à la problématique de la relation entre décideurs locaux et créateurs en milieu urbain, « la nécessité de structurer une démarche qui prend de l’ampleur se confronte à des risques d’institutionnalisation et d’inertie incompatible avec la liberté créative » (Chantelot 2013).

Dans un second temps, nous pourrions, par conséquent, envisager des modalités d’encadrement et d’incitation mieux adaptés aux mises en oeuvre tout comme aux projets créatifs.

Une approche contextualisée de la poésie; d’une identité territorialisée à travers le contexte d’apprentissage créatif

Pratiquant la poésie depuis une vingtaine d’années maintenant, par le biais d’ateliers de création littéraire, de publications dans des revues d’écriture, de l’auto-entrepreneuriat…

Et sous le pseudonyme Sandy Dard, nous avons souhaité connaître les tenants et les aboutissants du phénomène d’inspiration dans ce domaine artistique, en incitant, tout un chacun, via les réseaux sociaux, à livrer sa propre vision de l’art poétique. Nous avons associé cette démarche à une définition événementielle[1]; nous avons simultanément créé une page Facebook. Le fil de la discussion repose, d’une part, sur des relances relatives au suivi des réponses; d’autre part, sur des illustrations de notre fait.

Une petite fille nous donne la définition du poète, qu’elle a apprise en classe[2].

On nous parle, tour à tour, de signes entre ciel et terre, d’un film, de la couleur bleue, … Alors que, par la suite, nous avons publié une photographie de livres pour enfants, rangés dans des caisses devant une librairie de la première cité française du livre – Bécherel.

Cette dernière action a suscité l’émoi de l’une des employés de Nouvelles Frontières – l’un des partenaires du projet – qui ne parvenait pas à faire le lien avec la raison d’être du site; à savoir la vente de voyages. Nous avons, dès lors, ré-expliqué l’objectif de ces posts et la recontextualisation a pu s’opérer, des livres préférés de ses enfants aux voyages préférés de ces derniers.

C’est bien que l’appréciation d’une lecture, d’un visuel se fait en contexte; un lien, un lieu de vie qui disparaît en ne faisant plus qu’un avec l’idéal poétique mis en avant…

L’aspect contextuel renvoie, partant, pour le répondant, à une réalité qui lui correspond, qui lui parle, qui l’inspire; en termes de représentations, d’émotions, de vécus, de goûts, de valeurs.

Les nouveaux réalistes vont jusqu’à dire que le monde ne peut exister qu’à travers notre imaginaire et notre aptitude à trouver, à créer de nouvelles explications, de nouvelles orientations sensorielles et signifiantes (Gabriel, 2014).

Le territoire constitue alors un élément d’objectivation en tant que trait d’union entre des lieux d’expression, d’intégration, de création, d’observation et un élément de synthèse collective innovante, qui renaît dans une réflexion aux interstices du Système d’Information et de Communication mis en jeu.

Ville et créativité; d’une nécessaire adaptation des moyens de coordination aux contextes d’action créative

Le jour J – le 22 mars 2014 – nous avons improvisé; le GENEPI, une association étudiante visant à recréer du lien entre des personnes incarcérées et la société civile, proposait simultanément une œuvre renvoyant aux difficultés d’exister en prison, en tant qu’être vivant au quotidien.

Auparavant, d’ailleurs, un collègue docteur m’a suggéré sur le moment, de modifier l’intitulé de l’événement, pour mieux l’associer à la tendance actuelle du buzz internet; ce serait plutôt une « Happy poetry party »…

Mais sur le terrain, certains observateurs et participants de n’avoir tout simplement jamais entendu parler de poésie… Nous avons donc mobilisé le référentiel étymologique; en grec, poème se dit « poiêma », mot tirant lui-même son origine du verbe « faire » – poieîn en grec.

Aussi, un lieu donne et prend vie suivant le cadre, de façon plus ou moins durable, en fonction du partage des savoirs et des savoir-faire de chacun, au fil de rencontres, de propositions qui, dans une optique constructiviste ou de l’enchevêtrement du réel, associent la créativité à une relation processuelle continue entre apprentissage et compétences. Un tel processus est « anarchiquement » régulé par un schéma représentationnel formant et réorganisant la réflexion individuelle – à l’aune d’une ouverture, d’un mélange, d’une comparaison au contexte d’action (Biausser 2007).

En retour, les politiques publiques sont garantes d’une socialisation sécurisée, à travers laquelle des acteurs-réseaux peuvent intégrer la diversité ambiante (Daraut 2010). Selon R. Florida (2003), un territoire serait d’autant plus marqué par cette diversité culturelle, artistique et de loisir, qu’il est considéré comme un support et un objet d’attractivité pour les créatifs, les innovateurs, les entrepreneurs.

Lors du meeting poétique annuel, organisé par l’Asso Passa’tge, nous avons également pu toucher du doigt comment, à travers le mélange des genres – toujours poétiques[3] – le procédé de scène ouverte et la gratuité, la liberté d’expression reprend ses droits dans une volonté de comprendre, d’inclure voire de recontextualiser le contexte d’intervention.

MP

A l’occasion d’un « Flash Event », organisé par nos soins le 20 mars 2013[4], nous nous sommes malgré tout heurtés à l’incompréhension d’un musicien de rue, qui avait l’habitude de s’installer à notre place. Quelques pièces n’ont pas fait l’affaire pour expliquer qu’il devait y avoir de la place pour tout le monde dans « la rue des arts »…

FE

Dans la perspective du don et du contre-don, le contexte peut donc jouer un rôle de régulateur collectif de la créativité, en tant que moyen d’inscription, dans la ville, d’une aptitude individuelle ou de groupe à réaliser une production conceptuelle ou concrète originale, novatrice et insolite pouvant, de surcroît, servir à solutionner un problème, via une adaptation au contexte de découverte.

Au croisement des espaces d’accueil tout comme en situation de sédentarité, la résultante, en aval de la créativité, constitue l’innovation, en tant que constituant et construit existentiel émanant d’une prise en compte individuelle – à travers le prisme territorial – d’un référentiel collectif d’apprentissage, d’information et de communication en matière de créativité.

Et, comme le poète pourrait aussi être le témoin des vicissitudes de son temps, nous voyons se développer aujourd’hui d’autres projets visant à faire du citoyen lambda le principal acteurs des projet créatifs. Par exemple, la Fondation d’art contemporain Espace Ecureuil à Toulouse a laissé, il y a peu de temps, carte blanche au public en l’incitant à apporter et exposer son œuvre d’art favorite dans l’espace dédié, Place du Capitole, tout en expliquant ce choix en une vingtaine de lignes.

Ce phénomène nous incite d’autant plus vigoureusement à conduire une enquête individuelle par questionnaire, dont l’objectif premier serait d’associer à la créativité, une esquisse de profil individuel, un nuage de mots, une base de données des compétences offertes et demandées, une esquisse d’un système d’information et de communication synthétisant les variables de coordination mises en jeu; suivant en cela l’une des perspectives du projet européen – Transcreativa – cherchant à mieux concilier transferts technologiques et cohésion sociale, dans le domaine créatif.

Sandrine Daraut

Références bibliographiques

Biausser, E. 2007. Le projet constructiviste, une forme fractale d’apprentissage collectif, Colloque Constructivisme et éducation, septembre, Genève.

Chantelot, S. 2013. « L’air de la ville rend-il créatif? », Métropolitiques, 22 février.

Daraut, S. 2010. « Des dynamiques de capitalisation de la connaissance: de l’apprentissage au talent », Télescope, vol. 16, n°1, p. 130-145.

Florida, R. 2003. The Rise of the Creative Class, New York: Basic Books.

Gabriel, M. 2014. Pourquoi le monde n’existe pas, Éditions JC Lattès (trad.).

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[1]    http://cafe-powell.com/2014/02/harlem-shake-des-mots-a-toulouse-le-22-mars/

[2]    Un poète

C’est un être unique
A des tas d’exemplaires
Qui ne pense qu’en vers
Et n’écrit qu’en musique
Sur des sujets divers
Des rouges et des verts
Mais toujours magnifiques (Boris Vian).

[3]    Un participant demande à changer de thématique; certes la musique est aussi poésie, mais dans ce cadre-là elle ne sert que d’accompagnement. Les organisateurs et modérateurs ne font que rappeler le fil directeur de l’événement.

[4]    Devant la façade de l’ex – Castéla, Place du Capitole à Toulouse, il s’agissait autour des deux ouvrages « Indignez-vous » (Hessel 2010) et « Petit guide à l’usage des peuples » (Dard 2008) d’écrire un slogan vivant – avec ces livres et nos mains – afin d’attirer l’attention du plus grand nombre sur la crise touchant le commerce culturel de proximité tout en rendant hommage à Stéphane Hessel.


6 commentaires

Daraut · 4 janvier 2016 à 4 h 55 min

Parce que c’est aussi cela mettre de la poésie dans l’économie…….

https://www.change.org/p/tout-un-chacun-mettre-de-la-po%C3%A9sie-dans-l-%C3%A9conomie/u/14654598

Frédéric · 16 mars 2015 à 3 h 37 min

la cigale et la fourmis… hummm la fourmis est maître du concept de se payer en premier qui est un concept très répandu dans les finances personnelles… 😉

ma dernière vidéo en parlait… 😉

merci pour ce bel article…

    Daraut · 18 mars 2015 à 20 h 36 min

    Plutôt cigale? Plutôt fourmi?????

Daraut · 16 mars 2015 à 0 h 17 min

Merci; appréciez-vous un genre, un texte, un poète en particulier?

Prudence BAUDIS · 13 mars 2015 à 16 h 11 min

Tout ce qui parle de créativité me touche beaucoup. Au fond ne sommes-nous pas tous et toutes des êtres créatifs ??? Merveilleux partage ! j’apprécie tout particulièrement la définition qui est donnée au mot poète. Article riche, merci

Carele Belanger · 12 mars 2015 à 22 h 50 min

Merci pour cet article. La poésie est un bel art d’expression 😉

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