Redessine-moi une ville. Notre expérience à Genève

Publié par Cindy le

J’ai plaisir de vous proposer un second article de Sandrine Daraut, enseignante-chercheure à l’Université de Toulouse et poète.

La région bruxelloise comme une projection territoriale opérée par les touristes et les habitants, BIP EXPO. Experience Brussels !, mai 2015.

La région bruxelloise comme une projection territoriale opérée par les touristes et les habitants, BIP EXPO. Experience Brussels !, mai 2015.

Lorsque nous nous référons à la Suisse, nous pensons naturellement aux banques et assurances, aux montres, au chocolat.

Mais, derrière le fait qu’un hôtel puisse proposer aux touristes une carte de transport gratuite sur tout le réseau genevois ; et ce, pendant toute la durée de leur séjour, n’y aurait-il pas une volonté de casser cette image de pays uniquement associé aux voyages d’affaires, aux placements financiers « paradisiaques » ?

En nous attribuant le statut d’invité, la ville de Genève ne nous solliciterait-elle pas indirectement pour donner à voir quant à nos aspirations touristiques, au-delà des clichés de carte postale ?

Le pass transport gratuit à Genève, avril 2015.

Le pass transport gratuit à Genève, avril 2015.

La gratuité ; un gage de créativité

 La gratuité des moyens de transport peut permettre de se jouer des distances et du temps alloué à la visite. Les allers-retours pour un achat, pour prendre une photographie, … ne sont pas considérés d’un point de vue négatif. Le superflu dans d’autres circonstances se trouve, ici, quelque peu revalorisé au profit d’une harmonisation, sur le lieu de passage, entre découverte et préférences, identités culturelles.

Dans cet environnement, chemin faisant – dans une perspective de « stratégie tâtonnante » (Avenier, 1997), là où raisonnement et déplacement physique peuvent se rejoindre tout en restant fondés sur un principe d’intention en permanence reconsidéré à l’aune du contexte qui se dessine – nous avons croisé l’enseigne Philippe Patek, associée au musée de la montre à Genève. A cet endroit, nous avons été fort aimablement informés quant à la localisation effective du musée, indication accompagnée d’une invitation gratuite pour la visite.

Cette double gratuité met le choix au centre des préoccupations individuelles, à la croisée des dynamiques d’apprentissage in situ et des capacités autant liées aux connaissances, aux compétences qu’à la volonté, aux efforts de chacun.

Aussi, fermer les yeux, s’asseoir où cela nous chante, respirer bruyamment… Autant de comportements pour se ressourcer que nous pouvons mettre en adéquation avec un milieu dans lequel reste à se positionner, en toute liberté et à des fins de bien-être (en dehors de la satisfaction des besoins primaires).

Dans un environnement librement choisi ou dans des aires plus isolées renvoyant davantage à la sensibilité personnelle, il semblerait également plus aisé de trouver l’inspiration, un cheminement de vie présente qui nous correspondrait davantage, suivant l’optique d’une meilleure compréhension des éléments à mobiliser dans une situation d’apaisement.

Dans une perspective analytique plus exhaustive – intégrant également le temps de la réflexion et du recul pour envisager plus globalement le contexte décisionnel – la gratuité serait aussi le gage d’une démocratisation de l’accès à l’objet culturel ; ce qui peut donner l’envie de donner son avis, suivant ses propres goûts et aspirations. Ainsi, pas besoin de visa pour participer à une fête de quartier organisée par les comités et les associations correspondantes !… On apporte un poème, son instrument de musique, un plat à partager ; alors qu’à l’instar de Bernard Maris, nous envisageons la création de valeur à la lueur de la gratuité, du don, de l’insouciance, du plaisir, de la recherche désintéressée, de la poésie, de la création hasardeuse (Maris, 2006).

Dans la seconde partie de cet exposé, nous pourrons par conséquent mettre en avant la possibilité d’une modulation du Système d’Information et de Communication touristique, au travers de variations proposées par les touristes eux-mêmes.

Le Système d’Information et de Communication touristique comme support et objet d’apprentissage

Dans toute ville, nous trouvons des plans avec l’indication « vous êtes ici », des affiches, un fléchage des principaux monuments proposés à la visite… De tels supports d’information facilitent, avec le temps et la gratuité des déplacements, une possible réappropriation individuelle du patrimoine urbain culturel. En effet, dans un tel contexte, l’œil pouvant se focaliser sur des espaces d’originalité, des détails, il est aussi possible de prendre plus de temps pour une lecture plus attentive de la signalétique correspondant à la localisation des édifices culturels, à la communication relative aux événements, …

Dans ce cadre, la puissance publique locale, les décideurs – entre autres parties prenantes – en matière de politique urbaine et de développement local peuvent, à leur tour, amener, informellement et indirectement, le voyageur sur le chemin d’une découverte active. Pour ce faire, une démarche ciblée, rationalisée et formalisée consiste à localiser des espaces liés à l’expérimentation contemporaine dans le champ artistique à proximité d’édifices culturels dont la renommée n’est plus à faire. A Genève, dans la rue où se trouve le musée de la montre, nous avons pu entrer librement dans deux galeries d’exposition (la porte était ouverte). Dans l’une, nous trouvions au mur diverses formes de pavages, aux couleurs différentes ; peut-être une invitation à créer des mosaïques…

Point de direction jusqu’au second lieu d’exposition, où une personne nous proposait des explications, avec une invitation simultanée à remplacer un objet posé sur un rectangle blanc par un autre en notre possession.

Élément participatif d'une exposition dans une galerie d'art genevoise, avril 2015.

Élément participatif d’une exposition dans une galerie d’art genevoise, avril 2015.

Le support de participation donne, dès lors, à voir quant à la possibilité de se jouer de l’aspect directif, en objectivant notre passage en fonction d’un ressenti ambiant « ici et maintenant ». De ce point de vue, les règles ne permettant aux individus d’agir ensemble et en harmonie que si elles peuvent elles-mêmes faire l’objet d’ajustements contextuels, les autorités locales peuvent justement convaincre des potentialités économiques d’une ville ou d’une région à travers la liberté des « petits » acteurs. Partant, si donner libre cours à son imagination, c’est aussi se donner la liberté d’exister, de s’exprimer et d’être en tant qu’individu souhaitant améliorer l’esthétique de son environnement à travers sa curiosité (Léo Burnett), ou bien son aptitude et les opportunités relatives au fait de relier des expériences entre elles (Steve Jobs), une telle approche créative serait indissociable d’un processus individuel permettant une prise de conscience quant à la capacité d’agir et de détenir davantage de pouvoir. Ainsi, le néologisme québécois « capacitation » a fait son apparition en tant que fil directeur « à la mode » concernant les politiques de quartiers. Or, dans les faits, institutions et élus ne sont guère habitués à partager un pouvoir centralisé (Zappi, 2013)…

Mais, le retour sur expériences passe aussi par des albums photos originaux, des discours et des projections vidéo sortant des sentiers battus – même dans un cadre familial – ou encore, via les réseaux sociaux, au travers de thématiques assez hétéroclites faisant intervenir divers groupes d’intérêt et de discussion, à l’origine du nuage de mots pouvant en partie servir à la modulation du Système d’Information et de Communication en question.

En retour, un tel processus de réappropriation du Système d’Information et de Communication existant peut devenir un support expérimental pour les résidents. La symbolique d’une ville, les ressentis ambiants et émotionnels qu’elle peut véhiculer peuvent inviter ses habitants à devenir touristes sur place (Terrin (Dir.), 2012 ; Chantelot, 2013), tout en réfléchissant à un cheminement créatif en partenariat avec les supports d’apprentissage que peuvent constituer les offices de tourisme.

Nous pouvons également noter l’affirmation d’une volonté d’intégrer les habitants dans une mise en valeur des sites mise au service d’un développement économique, social et culturel local. D’un tel point de vue, la démocratie participative s’inscrit dans une démarche de réflexion avec les habitants sur le sens que tel ou tel aspect de politique culturelle peut prendre dans leur vie et dans leur ville. L’UNESCO en prenant conscience de la nécessité d’améliorer et d’élargir l’offre touristique relativement à la saturation de certains sites, peut également initier une réévaluation du rapport à l’habitant (Maria Gravari-Barbas, directrice de la chaire Unesco « Culture, Tourisme, Développement »).

En ces termes, la problématique à traiter est aussi celle des modalités d’intégration de la créativité dans la vie quotidienne. Le lien socio-économique pourrait passer par la mise en œuvre d’un relais entre propositions « artistiques » et valorisation de l’environnement associé à l’accompagnement ainsi qu’au financement de tel ou tel projet culturel. Partant, la créativité permettrait de redessiner la ville à l’image d’un pôle d’économie sociale et solidaire, où tout le monde pourrait trouver sa place dans son intention de trouver ou retrouver un équilibre harmonieux entre un projet de vie personnel et un environnement intégrant la démocratie participative.

Nous pouvons, d’ailleurs, observer la possibilité d’une offre touristique faite par les habitants eux-mêmes, encadrée par une charte à adopter. Ainsi, sur la toile, les visiteurs-acteurs proposent leurs propres agrégats touristiques – fruits de leurs expériences et consistant en un produit personnalisé assorti de leurs avis. Ce sont, aussi, les ambassadeurs d’un art de vivre, aspect attirant selon Evelyne Lehalle – Directrice du blog de tourisme culturel N(ouveau) T(ourisme) C(ulturel) – 80 pour cent des visiteurs…

« Marcheur, il n’y a pas de chemin, le chemin se construit en marchant… » Antonio Machado, 1917 (traduction).

 

Article Sandrine Darault

 

ELEMENTS BIBLIOGRAPHIQUES

 Avenier, M-J. (dir.). 1997. La stratégie chemin faisant, Paris : Éditions Economica.

Chantelot, S. 2013. « L’air de la ville rend-il créatif ? », Métropolitiques, 22 février.

Maris, B. 2006. Antimanuel d’économie, Tome 2 : les cigales, Paris : Editions Bréal.

Terrin, J-J. (dir.). 2012. La ville des créateurs, Paris : Éditions Parenthèses.

Zappi, S. 2013. « L’  « empowerment », nouvel horizon de la politique de la ville », Le Monde.fr, 7 février.

 

 


3 commentaires

Lehalle · 11 janvier 2016 à 3 h 22 min

Merci, chère Sandrine, de ce bel article! Et de votre fidélité pour mon petit blog! Ce que l’on pourrait aussi ajouter, à mon avis : jusqu’où le marketing ira-t-il dans cette voie  » participative »? Car ce qui est passionnant dans le Tourisme Culturel, c’est que le plus innovant des deux ( tourisme et culture) n’est pas forcément celui qu’on croit « , pour résumer. Le marketing, avide d’études de comportements, a bien compris que sans cette voie participative les jeunes bouderont les offres. Et Genève ! La Culture, plus individualiste ( décision de l’artiste; programmation culturelle d’un-e- directeur- trice) s’enveloppe dans des grands mots fédérateurs pour cette participation ( Intérêt Général » pour qui décide des programmations  » au nom de » tous les habitants/ touristes. Le bon geste du Tourisme genévois, dont vous présentez très bien la prise de risque et les avantages, est AUSSI la seule façon de garder de jeunes touristes et d’en séduire de nouveaux! Et de  » communiquer », avantage secondaire de tout nouveau produit proposé, comme ce passeport. Bref, le Tourisme est bien plus innovant, par nécessité,que la culture, mais si le succès ne vient pas rapidement, il passe toujours à autre chose. Je voudrais être une petite souris cachée dans les  » réunions d’évaluation de notre passeport gratuit » des acteurs du Tourisme Genevois, en ce début d’année! :-))))

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