Vers un Système d’Information et de Communication « poético – économique » ?

Publié par Cindy le

Merci à Sandrine Daraut, enseignante-chercheure à l’Université de Toulouse et poète, pour la rédaction de ce troisième article.

« On peut être poète dans tous les domaines :
Il suffit que l’on soit aventureux et que l’on aille à la découverte. »
Guillaume Apollinaire ; Vitam impendere amori (1917)

Si comme le précisent les artistes, la créativité se révèle dans un rapport intime et personnel à soi-même, dans une prise de conscience individuelle d’une aptitude à l’association d’idées, d’objets, de situations, le plus souvent au hasard des activités quotidiennes, l’accompagnement associé en termes de formation ou d’incubation ne pourra que mieux révéler une composante identitaire, dont chacun pourra tirer profit à sa façon.

De l’intérêt individuel à l’intérêt général ; un processus d’apprentissage de la démocratisation créative et de la liberté d’expression à décrypter

Si l’on peut apprendre en imitant ou, du moins, dans l’intérêt que l’on porte à autrui au travers des relations sociales, si l’on peut s’inspirer dans ses activités de certaines représentations que l’on a de l’action des autres, le Groupe Français d’Éducation Nouvelle (GFEN)[1] dont la devise est « tous capables » ou tout autre mouvement d’enseignement et de recherche en pédagogie pourra, dès lors, donner un élan d’ensemble, visant – en occultant la compétition – à librement expérimenter ses capacités d’invention, de création, d’imagination.

Dans ce cadre, nous nous proposons d’organiser des expositions itinérantes autour de la personnalisation d’un objet du quotidien – dans le champ du déplacement, de l’hébergement, de l’alimentation, du travail, du loisir, … – en fonction de son propre vécu et ressenti en matière de créativité. L’œuvre récoltant le plus d’avis favorable eu égard à la compréhension de la démarche créative ; à l’identification du plus grand nombre par rapport à telle ou telle représentation du processus créatif pourrait aussi être commercialisée.

poésie et économieL’expression d’un avis étant toute aussi optionnelle que la liberté de création et de participation aux projets, reste que l’œil peut se trouver inspiré par la diversité des propositions voire par l’éclectisme culturel. De fait, des combinaisons disciplinaires inédites, des changements de lieux, d’environnement, des inter-relations entre acteurs intervenant dans plusieurs collectifs d’action  -et, pouvant jouer des rôles différents suivant leurs intérêts et les zones d’incertitude[2] qu’ils contrôlent… Autant de sources originales de création, autant de facteurs stimulant l’innovation.

L’économiste Bernard Maris faisait cohabiter, de ce point de vue, cigales et fourmis dans un continuum relatif à la chaîne de création de valeurs intégrant sphère marchande et hasard, loisir, inutilité, don, gratuité, poésie[3].

Notre projet de recherche-action vise, dans ce contexte, à commercialiser un pass créativité, correspondant à une offre touristique participative mettant en avant l’art de rue ainsi qu’une modalité d’hébergement durable de l’innovation – que cela concerne la Recherche et Développement, le secteur culinaire ou celui du bâtiment et travaux publics.

Dans la veine du processus d’incubation consistant à accompagner les entreprises à naître en matière d’hébergement, de conseil et de financement, les participants peuvent « éprouver » une acquisition de compétences et de connaissances in situ qui, en retour, leur serviront à s’impliquer plus largement dans une dynamique socio-culturelle de valorisation des savoirs et savoir-faire, applicables en temps réel.

Ici, au-delà du sens commun, l’individu se définirait donc plutôt dans une perspective d’autonomie située. Certaines circonstances permettent de révéler cette autonomie, tout en la forgeant dans son usage. En ces termes, un élément de gratuité intervenant dans la réalisation de tel ou tel projet augmente les chances de participation potentielle à un événement, tout comme un environnement plus ouvert voire en plein air.

Notre expérience en matière poétique valorise ainsi les scènes ouvertes pour une meilleure adéquation de l’offre et de la demande, tout un chacun pouvant intervenir librement en lisant des vers de son fait ou en interprétant.

Le public peut également demander la lecture ou l’interprétation d’une œuvre particulière. Ce fut le cas, lors du Meeting poétique annuel de l’Asso Passa’tge, le 6 juin 2015, Place Arnaud Bernard à Toulouse ; deux personnes ont souhaité entendre le poème d’Arthur Rimbaud, « Le Dormeur du Val », écrit en octobre 1870.

Le 6 juin 2015 Place Arnaud Bernard à Toulouse ; morceau choisi...

Le 6 juin 2015 Place Arnaud Bernard à Toulouse ; morceau choisi…

Somme toute, les activités quotidiennes et de terrain intègre des éléments – individuels et collectifs – de créativité.

En effet, les environnements d’action ne sont aucunement régulés par les seuls mécanismes formels de pilotage, tels la hiérarchie. A l’instar de M. Crozier et E. Friedberg[4], nous considérons le fait que les processus organisationnels sont également construits et entretenus à travers des mécanismes d’échange et de transaction, supports de négociation concernant la participation des individus à l’ensemble organisé et leur coopération mise au service de toute structure d’action collective. On ne peut, par conséquent, occulter le montage financier inhérent à la réalisation ; l’un des principes de base de l’économie correspond au fait de consommer ce que l’on produit. Les participants potentiels peuvent, ainsi, adhérer à une association, faire un don sur une plate-forme de financement participatif, s’adresser à des banques de financement, à des fondations, à des entreprises. Par le biais de la taxe d’apprentissage, les entreprises pourraient aussi financer la formation ou l’incubation en partenariat avec les écoles, les universités, pôle emploi… Autant de supports financiers d’apprentissage qui, de la création effective d’un projet jusqu’à son développement rentabilisé, pourraient à leur tour servir d’objets d’investissement – dans une trajectoire d’efficacité.

De l’intérêt collectif à l’intérêt de l’individu ; une prise de conscience symbolique à interpréter

Le collectif d’action est, ici, le support des représentations individuelles qui cristallisent, dans l’événementiel, une unicité psychologique et identitaire permettant ainsi la réappropriation d’une histoire et d’une mémoire.

Une telle prise de conscience individuelle est associée à un sujet apte à interpréter des agissements au regard d’un arbitrage entre représentations et objectifs, relativement à un apprentissage induit par ses actions passées ainsi que ses interactions avec le collectif d’action[5].

Nous faisons l’hypothèse que l’individu ne raisonne pas sur le phénomène lui-même mais, sur une représentation (textuelle, verbale, graphique, …) de ce phénomène qui se présente comme une configuration de symboles (lettres, figure, notes de musique, …). La fonction représentationnelle correspond donc à l’introduction d’un objet mental visant à produire une médiation entre le sujet et le monde. Le sens est donné au sujet par un substitut de l’objet constituant son représentant[6]. Par conséquent, la représentation, en reflétant certaines propriétés du réel – celles que le sujet perçoit de son expérience du réel – permet à ce sujet d’avoir la main sur ses objets mentaux, afin qu’il puisse déterminer ses règles d’action ; et ce, même en l’absence de spécification perceptive. La permanence subjective des éléments pertinents du réel est, de ce fait, assurée.

A côté du sens commun exprimable et formalisable, la prise de conscience correspond – en pratique – à un volet cognitif de réciprocité, eu égard aux cadres d’interprétation par lesquels les individus comprennent et construisent la vie sociale comme ayant du sens, tout en ordonnant leurs perceptions.

Le questionnaire peut, dès lors, constituer un outil théorique et pratique visant à l’expression des représentations, perceptions, expériences, connaissances et compétences individuelles.

De fait, en déclinant le profil d’un créateur potentiel, nous pouvons aussi envisager d’esquisser un Système d’Information et de Communication correspondant à un processus concret d’apprentissage visant à confronter l’offre et la demande territorialisée en la matière. Au gré des rencontres, dans l’observation participante ou dans l’improvisation, les figures clefs de compétences et de coordination émergent d’un nuage de mots intégrant les considérations des acteurs cherchant également à s’approprier cet objet d’étude en tant que support potentiel de débouchés professionnels.

Dans ce cadre, nous souhaiterions plus concrètement organiser une fête de l’entrepreneuriat créatif, afin de réunir les acteurs de l’insertion professionnelle dans le domaine concerné.

Le 12 septembre de chaque année, seul jour du calendrier grégorien directement associé à la créativité poétique sous le patronage de Saint Apollinaire, pourraient donc se réunir les acteurs de l’offre et de la demande dans les champs culturel, artistique et de l’innovation, afin également de promouvoir le secteur créatif auprès des demandeurs d’emploi.

Sous le patronage de l’Unesco, le 21 avril correspond à la journée mondiale de la créativité et de l’innovation.

Les portugais fêtent le 10 juin – jour de la fête nationale – le poète Luiz Vaz de Camões dont l’œuvre la plus connue – Os Lusìadas – glorifie la naissance et le devenir de la nation portugaise.

En Écosse, le 25 janvier, la tradition est de se réunir autour d’un repas correspondant au menu écrit dans le style du poète Robert Burns – le plus connu des poètes écrivant en Scots et ayant surtout adapté ou réécrit des chants populaires issus de toute l’Écosse.

Le Nouvel An Chinois – fête la plus importante dans ce pays –  désigne également la Fête du printemps.

Basant Panchami – fête indienne où les écoliers vénèrent la déesse de la connaissance – est principalement dédiée à l’imminence de l’arrivée du printemps.

Le printemps des poètes… Léopold Sédar Senghor – Premier Président de la République du Sénégal – fut aussi membre de l’Académie Française en tant que célèbre poète ayant approfondi le concept de négritude[7].

Au jour du souvenir de la Première guerre mondiale, est également associée l’œuvre poétique du Lieutenant Colonel canadien John McCrae, In Flanders Fields[8]. Le poème est rédigé à l’occasion des funérailles d’un ami de l’auteur.

Guillaume Apollinaire souhaitait, quant à lui, explorer la créativité, en composant des peintures poétiques à travers ses calligrammes. Cet artiste a, d’ailleurs, étudié le concept même de créativité, dans L’esprit nouveau et les poètes, en 1917. Dès lors, si comme il le dit, « en poésie nous avons des droits sur les paroles qui forment et déforment l’univers », comment ne pas songer à célébrer un tel pseudonyme[9] comme un devoir d’entreprise créative, en réponse à ce précurseur du mélange des genres, dans son soutien à d’autres artistes et son désir d’un renouveau permanent de la forme artistique ? Le fil directeur de son œuvre réside dans une prise en compte subjective de l’environnement naturel, au travers d’un réalisme émotionnel assorti d’une spontanéité narrative ; et ce, dans un mouvement de simultanéité.

Il est, en outre, mort pour la France le 9 novembre 1918, antérieurement blessé à la tempe par un éclat d’obus, alors qu’il lisait le Mercure de France[10], dans sa tranchée.

Serait-il, ainsi, symboliquement et concrètement possible – pour la Saint Apollinaire, le 12 septembre de chaque année – d’administrer rationnellement et progressivement un peu de poésie pour « soigner » une économie en crise, en organisant des rassemblements festifs pour mettre en avant des projets d’entrepreneuriat créatif en phase de création ou de développement ? C’est d’ailleurs en ce sens que circule cette initiative de pétition, qui pourra, à son tour, être associée à un concours d’idées – visant à proposer des illustrations de la possibilité de créer un tel lien didactique et dialectique entre économie et poésie.

livre sandy dard

Article Sandrine Daraut

[10]     Le Mercure de France est une revue française, dans le genre politique mondain et littéraire, fondée en 1672 et disparue en 1965 – d’abord publiée sous le nom de Mercure galant faisant encore suite au Mercure français, première revue française à voir le jour – et qui a évolué en plusieurs étapes avant de devenir une maison d’édition,  dès la fin du 19ième siècle.

[9]     La négritude est un courant littéraire et politique créé durant l’Entre-deux-guerres, rassemblant des écrivains francophones dont la peau est noire, comme Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Léon-Gontran Damas, Guy Tirolien, Birago Diop et René Depestre notamment. Lié à l’anticolonialisme, le mouvement influença par la suite nombre de personnes proches du Black Nationalism, affirmant l’unité fondamentale des populations africaines ou d’origine africaine et s’étendant bien au-delà de l’espace francophone.

[8]     Inspirée par ce poème, le professeur américain Moina Michael prit la résolution en 1918 de porter un coquelicot tout au long de l’année pour honorer les soldats tombés au champ d’honneur. Elle écrivit par ailleurs en réponse un poème intitulée « We shall keep the faith ! ». Elle distribua des coquelicots en soie à ses pairs et fit campagne pour le faire adopter comme symbole officiel du souvenir par l’American Legion. Anne E. Guérin assista à la Convention du 29 septembre 1920, où l’American Legion accepta la proposition de Moina ; elle en conçut l’idée de vendre des coquelicots en tissu dans sa France nationale, pour lever des fonds à destination des veuves et orphelins de guerre. En 1921, Anne Guérin envoya des vendeurs de coquelicots à Londres peu avant l’anniversaire de l’Armistice, attirant l’attention du Maréchal Douglas Haig. Co-fondateur de « The Royal British Legion » – organisation caritative à destination des vétérans et de leurs familles – Haig encourage la vente de ces coquelicots. La pratique se répand rapidement à travers l’empire britannique jusqu’au Canada, en Grande-Bretagne et en Afrique du Sud, où la fleur se porte les jours précédents le 11 novembre. En Australie et en Nouvelle-Zélande, le coquelicot – porté les jours précédents le 25 avril – est associé à la commémoration de la sanglante bataille de Gallipoli qui opposa les troupes australiennes, néo-zélandaises et l’armée ottomane en 1915. On commémore également, ce jour de l’ANZAC, l’engagement des troupes néo-zélandaises et australiennes en France et en Belgique, lors de la première guerre mondiale.

[7]     Ce pseudonyme est dérivé du prénom du grand-père maternel du poète – Apollinaris – qui rappelle Apollon, Dieu de la beauté, de la lumière et des arts.

[6]      Sandrine Daraut, Systèmes d’information et apprentissage : essai d’une épistémologie, Sarrebruck : Éditions Universitaires Européennes, 2015.

[5]    Paolo Viviani, « Fonctions de prise d’information et d’exploration », in Piajet J., Mounoud P., Bronckart J.P. (sous la direction de.), Psychologie, Paris : La Pleiade, 1987.

[4]    Op.cit, 1977.

[3]     L’organisation et son environnement sont porteurs d’incertitude. Ces incertitudes sont des contraintes que les acteurs les plus performants vont pouvoir intégrer dans leur jeu en faisant un choix stratégique d’action. Ce n’est donc pas l’incertitude elle-même qui peut troubler l’organisation mais bien le refus de l’agent de l’intégrer. Stratégiquement, chaque acteur peut créer une zone d’incertitude et en obtenir le pouvoir. C’est là que réside le jeu des relations interpersonnelles généré par l’organisation. Dans l’analyse stratégique, l’incertitude se définit par rapport au renforcement du jeu de l’acteur qui est lui-même défini comme l’acquisition d’une autonomie. Le défaut d’autonomie ou le défaut de choix stratégique, assimilé à une impossibilité de mouvement, est associé à une activité pathogène (Crozier M. et Friedberg E., 1977, L’acteur et le système, Seuil, Paris).

[2]             Bernard Maris, Antimanuel d’économie, Tome 1 : les fourmis ; Tome 2 : les cigales, Paris : Editions Bréal, 2006.

[1]     Le Groupe Français d’Éducation Nouvelle est un mouvement de recherche et de formation en éducation créé en 1922 et intervenant essentiellement au niveau de la formation pour adultes auprès des enseignants et des formateurs. Henri Bassis (1916-1992) résistant, militant communiste, auteur dramatique, rédigea le manifeste de l’éducation nouvelle. En 2001, est introduit le Lien International d’Éducation Nouvelle associé à une synergie des groupes d’Éducation Nouvelle dans le monde entier et dans des langues diverses.

 

Pour soutenir Sandrine, je vous invite à découvrir son projet « relier économie et poésie » sur le site de crowfunding Ulule.

 


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